ISRAËL S'EMPARE DU CHÂTEAU DE BEAUFORT : LE LIBAN SOUS LA BOTTE, LE MONDE SOUS LE CHOC
Pour la première fois depuis vingt-six ans, les forces israéliennes occupent la forteresse médiévale de Beaufort dans le sud du Liban. Une offensive qui viole le cessez-le-feu d'avril, provoque la condamnation de Paris et place les négociations de Washington dans une impasse explosive.

Il est des lieux qui portent l'histoire dans leurs pierres. Le château de Beaufort, dressé sur ses hauteurs rocheuses à 700 mètres d'altitude dans le sud du Liban, en est un. Construit au XIIe siècle par les Croisés, classé par l'UNESCO comme l'un des mieux préservés au monde, ce site domine d'un regard souverain à la fois le territoire libanais et les collines de Galilée en Israël. C'est précisément pour cette raison que les forces israéliennes de Tsahal en ont pris le contrôle dans la nuit du 30 au 31 mai 2026. Vingt-six ans après y avoir planté leur drapeau la dernière fois, les soldats israéliens sont de retour sur cette colline chargée de symboles. Et cette fois, Benjamin Netanyahu ne cache pas ses intentions : c'est, dit-il, un « tournant dramatique » dans la campagne menée contre le Hezbollah libanais.
La manœuvre militaire est aussi précise que sa signification politique est brutale. En s'emparant du château de Beaufort et de la colline sur laquelle il repose, Tsahal offre à ses forces un poste d'observation et de contrôle de premier ordre sur une vaste portion du sud du Liban. D'ici, les mouvements de troupes, les axes de ravitaillement, les positions potentielles du Hezbollah peuvent être surveillés à des dizaines de kilomètres à la ronde. Ce n'est pas un simple coup de communication. C'est une opération de conquête territoriale calculée, dont la portée stratégique est immédiate.
Ce qui rend cette offensive particulièrement grave, c'est qu'elle intervient en violation flagrante du cessez-le-feu signé le 17 avril 2026 entre Israël et le Liban, sous égide américaine et internationale. Un accord que Tel-Aviv avait officiellement accepté, et qui prévoyait le retrait progressif des forces israéliennes du territoire libanais. En s'enfonçant plus avant dans le pays du Cèdre — au lieu de reculer — Israël envoie un message sans ambiguïté : les accords ne valent que ce que la puissance militaire permet. La communauté internationale, qui avait salué le cessez-le-feu comme une avancée fragile mais réelle, se retrouve face à un fait accompli.
La réaction internationale n'a pas tardé. Paris a été la voix la plus forte, la plus directe. Le ministère français des Affaires étrangères a publié une déclaration de « vive condamnation », appelant Israël au respect immédiat du droit international et des engagements pris. La France, qui entretient des liens historiques forts avec le Liban depuis le mandat de la Société des Nations au début du XXe siècle, ne peut rester silencieuse face à ce qu'elle perçoit comme une humiliation supplémentaire infligée à un État libanais déjà exsangue. D'autres capitales européennes ont emboîté le pas, avec des formulations plus prudentes mais un message identique : cette escalade est inacceptable.
À Washington, la situation est d'une complexité redoutable. Les 2 et 3 juin, des négociateurs libanais et israéliens doivent se retrouver au Département d'État pour des pourparlers directs — une première en plusieurs décennies. Ces discussions, laborieusement préparées, portaient sur la démarcation de la frontière terrestre entre les deux pays et les modalités d'un retrait israélien durable. La prise du château de Beaufort, intervenue quarante-huit heures à peine avant ces négociations, ressemble à tout sauf à un geste de bonne volonté. Elle ressemble à une mise en scène de force, à un message adressé à la délégation libanaise avant même qu'elle n'entre dans la salle : venez négocier depuis votre position de faiblesse.
La délégation libanaise, de son côté, se retrouve dans une situation intenable. Comment négocier sereinement un accord de paix avec un État qui occupe militairement votre territoire pendant que vous vous asseyez à la table ? Le gouvernement de Beyrouth, soutenu par la Ligue arabe, a exigé un retrait préalable comme condition sine qua non à la poursuite des discussions. Mais Israël, fort de sa supériorité militaire et du soutien tacite d'une administration américaine que la politique étrangère de Trump rend imprévisible, ne semble pas disposé à faire le moindre geste de désescalade.
Le contexte régional amplifie encore la gravité de la situation. Le Hezbollah, affaibli par des années de conflit avec Israël et par la perte de plusieurs de ses dirigeants historiques, n'est plus en mesure de répondre militairement avec la même intensité qu'il y a dix ans. Mais son silence relatif ne doit pas être interprété comme une acceptation. Il s'agit d'une accumulation de ressentiments qui, si elle n'est pas désamorcée politiquement, constitue une poudrière à retardement. L'Iran, parrain du Hezbollah, observe. La Syrie, épuisée par ses propres déchirements internes, observe. Toute la région retient son souffle.
Pour l'Afrique, ce conflit n'est pas une affaire lointaine. Des millions de Libanais de la diaspora vivent sur le continent — en Côte d'Ivoire, au Sénégal, au Nigeria, en RDC, en Afrique du Sud. Les communautés libanaises d'Afrique subsaharienne sont parmi les plus dynamiques du tissu économique continental. Elles suivent avec douleur et anxiété l'escalade dans leur pays d'origine. Par ailleurs, toute instabilité prolongée au Liban — un pays déjà en quasi-faillite économique depuis 2019 — risque d'alimenter de nouvelles vagues migratoires dont les trajectoires concernent aussi bien l'Europe que l'Afrique.
Le château de Beaufort a changé de mains de nombreuses fois au cours de l'histoire. Les Croisés, les Mamelouks, les Ottomans, les Français, l'OLP, Israël, le Hezbollah — chacun y a laissé une empreinte. En ce 1er juin 2026, c'est à nouveau Israël qui y plante son drapeau. La grande question n'est pas de savoir si ce drapeau sera là demain. Elle est de savoir si les négociateurs de Washington parviendront, malgré tout, à construire quelque chose qui ressemble à la paix — ou si ces collines du Liban-Sud continueront, pour une génération de plus, à être le théâtre d'une guerre sans fin.
Rédaction Akondanews.net — Abidjan
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